OUSITANIO VIVO Gennaio 1997

DE LAS PEAAS A LA CHALAA / 5 - LA LITTERATURE VAUDOISE AU MOYEN-AGE

Jean Michel EFFANTIN

COMMENT ECRIRE L'OCCITAN: LA REPONSE DES VAUDOIS MEDIEVAUX

Confrontés à la nécessité d'écrire dans leur langue maternelle, les Vaudois des Vallées ont su forger une norme qui variera peu d'un siècle à l'autre: la graphie des "Peticions" rédigées par Morel en 1531 est pratiquement identique, par exemple, à celle des traductions conservées du Nouveau Testament, copiées vers 1400 mais sans doute rédigées à une date encore plus ancienne.

Il ne faut évidemment pas entendre ici par norme d'écriture un cortège de règles unanimement respectées par l'ensemble des textes (cette conception orthographique rigide ne s'applique à l'écriture médiévale d'aucune langue nationale), mais simplement un ensemble de pratiques graphiques largement majoritaires.

A partir de quels éléments la norme d'écriture vaudoise s'est-elle construite? Sa composante principale, son fondement, est la norme graphique (de correspondance signe-son) en usage au Moyen-Age dans le territoire occitan, telle qu'elle est attestée dans les écrits administratifs ou la prose juridique, scientifique ou religieuse des 13ème et 14ème siècles. On peut penser que les Vallées faisaient à cette époque pleinement partie du vaste monde culturel occitan où allait de soi la connaissance comme la pratique d'une norme écrite commune. Les contacts des barbes des Vallées avec les Vaudois de Provence (Pierre Griot fut arrêté lors d'une tournée de prédication dans le Lubéron) suffisent d'ailleurs à expliquer comment la norme écrite occitane, habituellement employée à cette époque dans la vie administrative des communautés villageoises de Provence ou pour les affaires de la bourgeoisie marchande, a pu servir de modèle évident aux Vaudois des Vallées.

Deux points spécifiques de la norme occitane sont en particulier présents dans les textes vaudois. D'une part on remarque l'usage presque constant du "o" pour le son noté "u" par la norme italienne et "ou" par la norme française (ce qui conduit évidemment à une ambiguïté de lecture puisque la même lettre est aussi utilisée pour le son noté "o" par les normes italienne et française). D'autre part "lh" transcrit le son noté "gli" par la norme italienne et "ill" par la norme française. On doit souligner que Morel reste encore fidèle à ces conventions phonétiques en 1531 à une époque où les écrits occitans de Provence ou du Dauphiné accueillent déjà largement la norme française. Quant à eux, les textes piémontais médiévaux, comme les Statuts de la Compagnie de St Georges de Chieri de 1321, utilisent suivant la norme occitane le "o", mais préfèrent "gl" à "lh". Les textes vaudois emploient généralement "gn", comme les normes française et italienne, plutôt que le "nh" de la norme occitane.

UN EXEMPLE DE LANGUE LITTERAIRE

La langue des textes vaudois représente une forme littéraire de l'occitan des Vallées et il serait vain d'y rechercher à tout prix un calque fidèle des tournures orales: comme toute langue l'occitan médiéval comprenait plusieurs niveaux d'expression, et les barbes vaudois ont su créer à partir de l'occitan parlé dans les Vallées, dont ils ont respecté la phonétique et la grammaire, une norme linguistique apte à un usage litteraire dans le domaine religieux. Pour cela ils ont dû enrichir le vocabulaire de leur langue, leurs creations reflètent ainsi les liens culturels que les Vaudois entretenaient avec leur environnement: les latinismes et italianismes traduisent l'influence du milieu des clercs catholiques et de la bourgeoisie marchande de la Haute Italie.

La démarche des Vaudois du Moyen-Age me semble donc exemplaire de la tâche de qui souhaite élargir le domaine d'usage de sa langue: entre autres, respect des fondements (les sons et la grammaire), enrichissement du vocabulaire par création ou emprunt à un milieu culturel de référence, maintien ou extension

des registres d'expression (la langue écrite n'est pas toujours une simple transposition de la langue parlée). C'est à ce titre que les textes vaudois peuvent constituer une référence pour l'écriture contemporaine de l'occitan des Vallées et méritent donc d'être fréquentés par d'autres que les passionnés d'histoire religieuse. Deux recueils de textes sont faciles à se procurer pour un prix abordable: "Vergier de Consollacion" et "Vertuç" publiés dans la collection "Antichi Testi Valdesi" par la maison d'édition Claudiana. Le premier de ces ouvrages contient une introduction intéressante sur la graphie et la grammaire de la langue des textes vaudois, chacun des ouvrages se termine par un glossaire où l'on peut apprécier la richesse et la précision du vocabulaire de l'occitan médiéval des Vallées. Nul doute que ces glossaires pourraient constituer une source féconde de néologismes pour les écrivains d'aujourd'hui.

(5/ à suivre)


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