OUSITANIO VIVO Janvier 1998

 

Abandonnant les montagnes de l'Oisans, marquées pour nous en ce milieu du XIXème siècle par l'apparition de la Vierge, notre voyage nous ramène dans les Vallées où nous trouvons, penché sur sa table de travail, le maître d'école de Chaumont, Jean-Baptiste JAYME, poète occitan de la vallée d'Oulx.

JAYME, POETE OCCITAN DE CHAUMONT

On attribue à JAYME, né à Chaumont en 1796 et mort en 1861, la composition de cinq oeuvres poétiques en occitan: "Le Carnaval", la plus importante et la plus appréciée, "Fete St Nicola", "Chronique chamoussine dou XVIè sieclè", "La Vandeime" et "La Carrounchere", au total près de 600 vers.

Un siècle de silence s'étend entre la composition des poèmes et leur publication, lente et de diffusion bien restreinte: depuis 1949, et gr_ce à la "Famiglio chamoussino", à "Novel Temp", à l'"Armanac chamoussin" et "La Rafanhaudo", la voix de JAYME résonne cependant à nouveau, désormais accompagnée de celles de ses compatriotes actuels, COULET, EYTRAN, POUNSIER ...

 

Franc BRONZAT présente ainsi en 1975, dans le premier numéro de la revue Novel Temp, l'esprit de l'oeuvre de JAYME, peintre des réunions communautaires, pour la fête ou le travail: "exprim de sentiments autentics per meian d'una lenga que, de viatge en viatge, se fai agüa, mordenta e saborosa; ilh es la jòia corala de las festas velaas de la consciénèa amara de la ruda condicion de gent de montanha que, plan planòt, se para a nòstres uelhs; al es un mond viu, sobretot 'quel dals joves, adont la mendra ocasion fai eissubliar la vita penibla de chasque jorn".

 

LA CARRUNCHERE

 

Une incertitude règne sur la forme exacte du titre, qui varie, selon les publications, entre "carrunchere" et "corrunchere" (voire "courrounchere" dans le corps du texte). Le sens ne prête cependant à aucun doute, il s'agit de la désignation de l'endroit où l'on s'amuse à glisser sur la glace. Le verbe "eicarrar", ou "escarrar", est bien attesté en occitan alpin dans le sens de glisser, à c_té d'autres comme "resquilhar", "esguilhar" ou "colar". On remarquera cependant que l'occitan alpin distingue souvent dans cette famille deux verbes de sens distincts, l'un pour glisser volontairement, l'autre pour glisser accidentellement.

 

Le poème de JAYME nous fait revivre ce divertissement hivernal, plaisir de la jeunesse de Chaumont: jeunes gens et jeunes filles, "lou bos et la mendiè", se retrouvent le dimanche sur la glissoire de "Pardesoure", pour s'amuser, mais aussi se rencontrer et se courtiser.

JAYME offre dans ces 90 vers une suite de petits tableaux qui fait entrer le lecteur dans la vie de la communauté chamoussine: les vieux attablés au chaud pendant que la jeunesse s'amuse, les trains de luges qui dévalent la glissoire, la mêlée des jeunes gens culbutés dans leur descente, l'invitation par gestes codés aux jeunes filles, les dangers des glissades solitaires.

Les morceaux présentés ici ne constituent qu'un extrait du texte, dont l'intégralité figure dans l'édition de BRONZAT citée précédemment. Il serait souhaitable que l'ensemble de l'oeuvre de JAYME soit prochainement l'objet d'une publication qui permette à un plus vaste public de faire connaissance avec un attachant auteur occitan des Vallées.

 

LA LANGUE DE JAYME

 

Le premier extrait du texte est présenté dans la graphie de JAYME, le restant suit à peu près la version en graphie classique proposée par BRONZAT.

On remarquera la finale des termes féminins du texte originel: "e" au singulier, "è" au pluriel ("la mendiè", "la z arè", "la rochè"); JAYME semble avoir normalisé, probablement sur un modèle franèais, ce qui se prononce à Chaumont [o] au singulier, [è] au pluriel. Autre remarque: le passage à la graphie classique transforme en "en" ce qui se prononce [on] à Chaumont comme à Oulx et environs ("sovent", "gent", "rarament" pour [souvon], [jon], [raremon]).

Les francismes manifestes sont soulignés.

 

***

 

LA CORRUNCHERE

 

Lou viau_, lou cattarrou dins la freide sesoun

a chaval ou landiè se gardoun la meisoun.

La boutte ou le tabac soun lorri seuls pleisii,

i fumoun, peu i beuvoun et restoun andormii.

Lou bos et la mendiè, qu'an tout aurrè_ en téte,

pensoun a Pardesoure la dimeige et la féte.

Sitieut la meisse ditte, quellou bos, bouns larouns,

courroun come si l'agueissan la z arè_ ou tarouns.

Chacun arrive ou lioc arma de sa cavalle,

qu'o un tres bon cussin a defau de la selle.

Toute suite ou vié, de tou caire et cantouns,

arrivaa de mendiè a longè processiouns.

Vion la courronchére seurie_ coume un miroir

ounte semble qui l'ayan passà le polissoir,

un cri de joie poussa su le ton le plus haut

fai tremouraa la rochè de touti lou Prenau.

...

La se forma de barcas coma ilhs fan daus vagons,

onte li a 20 mendias e autant de garèons.

La vai coma la fodre_, e 'quel qu'es lo guidur

deu aveir l'uelh alerte de crainte de malheur_ .

La venta esser attentif: la barca plus charjaa

ganha, li a pas de dobte, l'autra en velocitat.

... Ilh la manda a la mélia_, la fasent culbutar,

e dedins 'quel desòrdre quauqu'un pòl se far mal.

En parlent de la mélia, la se vei sovent

De liachambas_ e genolhs, rarament plus anant.

La venta puèi vos dire, la se troba de bòts

que per far quelas farèas son de perfèits balòts;

e le plaisir qu'ilhs an de veire la plena luna

es causa que totjorn ilhs n'en verson quauqu'una.

Mais la ni a puèi de 'quelos que son plus respectós

e que penson pas meme a d'actes si odiós;

mas le Diable qu'es fin, rusat e tres maudit,

a la gent sens fam saup far naisser apetit.

Disetz-me! Une mendia qu'es sus vostris genolhs,

de qui lo bèl morrin es a dos dets de vos,

qu'embauma vòstra faèa de sa respiracion,

tot aièòn_ pòl pas far naisser una passion?

Tots los plaisirs reglats cesson d'esser defaut,

qui a jamai aimat es caractere faus...

 

LA COLANCHEIRA

 

Le thème de la glissade traité par JAYME, le poète de Chaumont, a aussi inspiré un autre poète occitan du siècle dernier, Eloi ABERT (1848-1914) originaire de l'extrémité opposée du Dauphiné occitan, de Chantemerle-les-Blés dans le département de la Dr_me. Nous avons eu l'occasion de présenter cet auteur dans le numéro 188 de mars 1995 de ce journal, auquel nous renvoyons le lecteur pour plus de détails.

A Chantemerle, village de faible altitude proche du Rh_ne, la glissade n'est pas un amusement hivernal, mais la simple descente d'une pente raide, en roulant sur soi-même (ce que l'on désigne aussi par "faire barin-baròt"). Un extrait du texte est ici présenté dans la graphie classique établie par Matha PERRIER, l'éditeur d'ABERT.

CONCLUSION

C'est avec JAYME et ABERT que nous souhaitons finir notre voyage dans l'écrit occitan des Vallées. En la compagnie de ces deux auteurs, parfaits symboles d'une production littéraire du siècle dernier, étroitement localiste, de modeste qualité, mais que leur volonté d'exprimer les émotions de la communauté dont ils sont issus rachète a nos yeux, nous voici arrivés au seuil de notre siècle.

La production littéraire occitane des Vallées au XXème siècle est marquée par l'activité d'un grand nombre de mouvements de renaissance culturelle: le lecteur soucieux d'une vue d'ensemble pourra se reporter au panorama dressé, en occitan, par Franc BRONZAT dans ce journal en 1992-1993 (n_161, 165, 166, 167, 169 et 173).

En refermant cette chronique, mes pensées vont à tous les amis des Vallées qui, depuis la vingtaine d'années que je les c_toie, ont ajouté leurs pas à cette déjà longue trace, "fasent d'aquelas peaas una chalaa, larja via uberta vers un futur en occitan per las femnas e los òmes de las Valadas".

 

J-M EFFANTIN

 

***

LA COLANCHEIRA

 

Dins los grands jorns d'estiu, dins la bèla sason

poiam pas temporir_ dedins nostra maison;

quand poiam pas aus champs fare de lonjas tròtas,

montavam simplament 'lamont vès las Guilhòtas...

Lai z-aviá un terren si sablós en penduleira_

Que los mainats nomavan totjorn la colancheira.

Tot en aut, sus las còstas o lo ventre cochats,

nos laissavam rotlar au vesin acrochats,

en criant e chantant, viste coma una tromba,

tot lo long de la pen, jusqu'en bas dins la comba.

Seür_, quauquis uns fesian lo viatge aürosament_,

mes dins la traversaa arrivava sovent

que n'i aviá mai de un qu'en arrivant quialava_,

e lo nas tot sainós se relevava.

E quasi tots avian lhor belosa estripaa_,

lhor chamisa salia, lhors braias espelhandraas_...

 

_fr: vieux; it: vecchi

_fr: tout autre chose; it: tuttaltro

_fr: ailes; it: ali; à Chaumont comme dans une grande partie du Brianèonnais, le l entre voyelles a la même prononciation que le r dans la même position (dans le texte "arè", "tarouns" comme "raremon").

_ fr: lisse; it: liscia

_fr: foudre, éclair; it: fulmine, lampo

_it: deve avere l'occhio svelto per paura d'infortunio

_fr: envoyer hors piste (littéralement: envoyer dans le champ de ma_s); it: mandare fuori pista (littéralmente: nel camp di granturco); d'après l'éditeur du cercle, l'expression pourrait être empruntée au piémontais

_fr: jarretières; it: giarrettiere

_fr: ceci; it: questo

_fr: supporter d'attendre; it: sopportare di aspettare

_fr: en pente; it: in pendenza

_fr: bien s_r; it: di sicuro

_fr: heureusement; it: fortunamente

_fr: couinait; it: piagnucolava

_fr: leur blouse déchirée; it: il loro grembiule strappato

_fr: leurs pantalons en loques; it: i loro pantaloni in stracci

à Chaumont en 1796 et mort en 1861, la composition de cinq oeuvres poétiques en occitan: "Le Carnaval",

 


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