LA LINGUA

 

DE LAS PEAAS A LA CHALAA (suite)

di Jean Michel Effantin

DEBUT DE LA NOTE SUR LA LITTERATURE VAUDOISE

Alors que les manuscrits des Histoires de Saints qui ont fait l'objet des articles précédents de cette chronique ont été conservés du 16ème siécle presque jusqu'à nos jours dans les villages mêmes du Briançonnais qui ont servi de théatre à leur représentation, les textes presque contemporains que je présente à leur suite se trouvent aujourd'hui dispersés dans toute l'Euro-pe, loin des vallèes occitanes des Alpes qui les ont vus naître.

DES MANUSCRITS DISPERSES LOIN DES VALLEES VAUDOISES

Dublin, Cambridge et Genéve, principalement, mais aussi, entre autres, Dijon, Carpentras, Grenoble, sont les termes du parcours qui a permis à quel-ques uns des livres utilisés par les "barbes" vaudois des Vallées d'échapper aux persécutions et bûchers qui marquérent en Piémont et Dauphiné les affron-tements religieux sanglants des 16ème et 17ème siècles. Selon l'inventaire descriptif de Jean Gonnet et Amedeo Molnar dans "Les Vaudois au Moyen-Age" (disponible aux éditions Claudiana à Turin) une cinquantaine de manuscrits ont ainsi été sauvés de la destruction et nous présentent prés de 180 oeuvres: Nouveau Testament complet et fragments de l'Ancien, poèmes, traités doctri-naux, sermons. La majeure partie de ces textes est rédigée en ancien occitan et nous permet ainsi de connaître une forme littéraire de la langue parlée au Moyen-Age dans les Vallées.
De nombreuses questions viennent à l'esprit qui concernent ces textes vaudois: d'abord, qui étaient ces Vaudois auteurs mais aussi destinataires des textes, à quelle époque remontent-ils et dans quel but ont-ils été composés, enfin dans quelle langue et suivant quelle graphie ont-ils écrits, et comment se présentent les manuscrits qui les ont conservés.

LES VAUDOIS AU MOYEN-AGE

Les Vaudois furent à l'origine, à la fin du 12ème siècle, un courant catholique principalement caractérisé par une critique réformiste des moeurs du clergé, par la revendication de la pauvreté absolue (d'où leur fréquente désignation par le nom de "Pauvres", de Lyon ou lombards) et de la libre prédication populaire.
Poursuivis comme hérétiques par l'Eglise Romaine ils vécurent dans une active clandestinité pendant trois siècles avant d'adhérer à la réforme calvi-niste lors d'un synode tenu au mois de septembre 1532 à Angrogne. Cette date de 1532 marque pour les Alpes la fin du mouvement vaudois original; le terme "vaudois" est cependant resté en usage pour désigner les réformés calvinistes des Vallées occitanes.

DES TEXTES VAUDOIS: POUR QUOI

Au sein de la communauté vaudoise se détache la figure du ministre ambulant, le "matre" ou "barbe", chargé de prêcher, en public aux premiers temps du valdéisme puis clandestinement, et d'enseigner aux "frères et soeurs, amis et amies", simples fidèles, ou aux prédicateurs débutants. C'est à cette activité constante de prédication populaire et d'enseignement qu'étaient destinés les textes qui nous sont parvenus: rédigés dans la langue des audi-teurs devant lesquels ils seraient lus ou auxquels ils seraient récités après avoir été mémorisés, et recueillis en livres de tout petit format (générale-ment 15cm x 10cm, à peine le format d'un livre de poche actuel) pour accompa-gner avec discrétion les déplacements des ministres.
Il importe de souligner l'impulsion qu'a pu donner à l'éclosion d'une forme écrite de la langue populaire l'entreprise menée par les Vaudois (comme d'ailleurs par les autres mouvements hérétiques médiévaux) pour procurer à leurs ministres des traductions des principaux ouvrages de la tradition reli-gieuse alors en usage (Bible et traités doctrinaux catholiques reprenant les commentaires des Pères de l'Eglise). Parmi les derniers textes vaudois écrits en occitan on peut signaler le compte-rendu des contacts du barbe Georges Morel avec les réformés qui préparèrent les décisions du synode d'Angrogne: les Vaudois réformés n'utiliseront plus pendant plusieurs siècles comme langue écrite de leur pratique religieuse que le français ou l'italien.
La date de copie des manuscrits vaudois connus rédigés en occitan s'étale entre le 14ème siècle et la fin du 16ème siècle, la date de composi-tion des textes pouvant être parfois antérieure à la date d'exécution de la copie conservée.
La langue des manuscrits vaudois a comme base l'ancien occitan, mais présente des particularités dialectales ou de style, qui méritent quelques considérations.

LA LANGUE ECRITE PAR LES VAUDOIS: L'OCCITAN DES VALLEES

On s'est longtemps demandé si la langue employée dans les textes utilisés par les Vaudois des Vallées était bien la langue parlée de l'époque. La réponse dinitive à cette question me semble être fournie par le témoignage d'un barbe vaudois originaire de Pragelat dans la vallée du Cluson, alors partie du Briançonnais administratif.
Pierre Griot, interrogé en 1532 à Apt en Provence par l'Inquisition, indiqua ceci sur sa période d'apprentissage: "luy faict-on estudier le Nouveau Testement quatre ou cinq ans, jusqes à ce qu'ilz scaichent tout par cueur... et dict qu'il savoit desjà sainct Mathieu et les épîtres canonicalles en sa langue maternelle briansonnoys" (publié par Gabriel Audisio dans son ouvrage "Le barbe et l'inquisiteur"). C'est d'ailleurs cette langue "briançonnaise", l'occitan de sa vallée de Pragelat, que Pierre Griot emploie pour signer le procès verbal de son interrogatoire: "Io, Pierre Griot, ay confessat aisso que dessus". Il paraît difficile de ne pas voir dans les textes que Pierre Griot, comme les autres barbes officiant dans les Vallées, a étudiés et appris par coeur ces traductions du Nouveau Testament que contiennent justement les manuscrits vaudois originaires des Vallées conservés à Grenoble, Zurich ou Carpentras: la langue dans laquelle ces manuscrits sont rédigés est donc sans aucun doute la langue "maternelle", l'occitan, des barbes des Vallées.

(continue)


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